Saturday, December 10, 2016

De la dérision à la guérison.

Saint Jean de Kronstadt.
   

   En 1855, lorsque Jean eut achevé les cours de l'académie, il reçut la proposition de prendre pour femme la fille de l'archiprêtre de la cathédrale de Kronstadt, Élisabeth Nevitsky et d'occuper la fonction de prêtre de ladite cathédrale. Jean accepta avec joie, considérant avoir reçu dans son rêve l'expression de la volonté de Dieu,
    Le mariage du père Jean, exigé par les usages de notre Église pour les prêtres qui effectuent leur service dans le monde, était une formalité pure. En effet il a vécu avec sa femme comme frère et soeur. Le jour de leur mariage, il lui dit : "Lise, des familles heureuses, il y en a suffisamment. Mettons nous, toi et moi, au service de Dieu". Et il garda jusqu'à la fin de sa vie une parfaite virginité.
    Dès son premier contact avec ses ouailles, il prit conscience du travail qui l'attendait. Il y avait là un champ d'activités pastorales au moins aussi grand que dans les lointaines contrées païennes. L'athéisme, l'hétérodoxie, les sectes, sans parler de l'indifférence religieuse y étaient florissants. Kronstadt était un lieu d'exil administratif pour toutes sortes de malfaiteurs de la capital.
    Ce sont ces gens apparemment perdus, honnis de tous, qui attirèrent l'attention du nouveau pasteur. C'est dans ce milieu qu'il commença son action pleine d'amour et d'abnégation. Tous les jours, il se mit à visiter les misérables habitations, à parler, à consoler, à prodiguer ses soins aux malades et à leur fournir une assistance matérielle, donnant tout ce qu'il possédait, rentrant chez lui souvent déshabillé, fréquemment sans chaussures.
    Une activité pastorale aussi inhabituelle de la part du jeune pasteur appela des blâmes et des reproches en provenance de toutes parts. Nombreux étaient ceux, qui au début ne reconnaissaient pas la sincérité de l'attitude du père Jean, se moquaient de lui, le calomniaient de vive voix ou dans la presse, le traitant de faible d'esprit. Pendant une certaine période les autorités diocésaines interdirent de lui verser son traitement en mains propres, car il le distribuait intégralement aux pauvres, elles le convoquaient plus d'une fois pour avoir des explications. Mais le jeune pasteur, agissant en tout par la Volonté et la grâce de Dieu, ne changeait rien à sa façon de faire, supportant toutes les moqueries, toutes les calomnies et tous les sévices. Peu à peut au fil des années, ceux qui s'étaient moqués de lui, ceux qui l'avaient injurié, calomnié, persécuté, se rendirent à l'évidence qu'ils avaient devant eux un véritable pasteur, un vrai disciple du Christ, offrant sa vie pour ses brebis.
    Le père Jean rendait fréquemment visite à une famille de marchands les S. dans l'île de "Vassiliev". Dans le même immeuble habitaient trois jeunes étudiants qui s'adonnaient souvent à des plaisanteries sur la popularité du père Jean qu'ils ne comprenaient pas. Aussi eurent-ils un jour l'idée de tourner en dérision la force de guérison émanant des prières du pasteur de "Kronstadt" et ils recoururent à l'artifice suivant.
    K. Le plus hardi des jeunes gens s'en alla chez les S. avec l'intention de prier instamment le père Jean de venir voir leur camarade mourant. S. devait prendre le rôle du malade à toute extrémité et M. le rôle du frère pleurant au chevet du mourant. Le père Jean entendit la requête, fixa K. du regard et lui dit: "Je ne refuse jamais de prier et je viendrai chez vous, mais sachez bien que vous plaisantez avec Dieu." K. devient très confus, il persista toutefois dans sa demande, en affirmant que leur camarade était bien à l'article de la mort.
    - "Bien, j'y serai dans un instant" ...
    Dix minutes s'étaient à peine écoulées que retentit la sonnette à la porte de l'appartement des jeunes gens. S. se glissa dans le lit et se mit à gémir doucement, M. se laissa tomber à genoux au chevet du faux malade, quant à K. il se précipita pour ouvrir la porte. "Où est votre malade?", demanda le pasteur d'une voix brève, en mettant l'accent sur "votre". "S'il vous plaît, père, s'il vous plaît, s'afféra K. en conduisant l'hôte vers la pièce attenante.
    Le malade continuait à gémir, et M. de sangloter ...
    Le père Jean s'arrêta au milieu de la pièce et chercha du regard une icône. Il n'y en avait pas. Alors il s'agenouilla au milieu de la chambre et, après avoir fait le signe de la croix, il se mit à prier. "Seigneur donne leur selon leur foi. Amen!".
    Le père Jean se leva rapidement et, sans prendre congé, se dirigea vers la sortie. K. et M. se précipitèrent pour l'accompagner jusqu'à l'escalier.
    C'est avec un grand éclat de rire qu'ils revinrent dans la chambre du "malade".
    - "Vania, Vania, lève-toi, le père Jean est parti!"…
    Hélàs! le pauvre ne jouait plus. Il était couché et complètement paralysé: la langue, les mains, les pieds ; tout était sans vie, seul un léger mouvement des yeux indiquait que le jeune homme était vivant et voulait dire quelque chose.
    Les plaisantins étaient figés d'effroi. Ils ne pouvait comprendre ce qui se passait et lorsqu'ils retrouvèrent leurs esprits, ils se regardèrent et se mirent à pleurer à chaudes larmes devant le cadavre vivant. "Vania, Vania, nous avons voulu plaisanter avec Dieu, pardon, pardonne-nous."
    Ils envoyèrent aussitôt chercher des médecins. Trois médecins expérimentés passèrent toute la nuit au chevet du malade et conclurent à une paralysie, dont la guérison prendrait des années, si toutefois guérison il y avait. "C'est une très grande émotion qui a dû terrasser votre ami, tout son système nerveux est atteint," dirent les médecins. Les jeunes gens pleuraient sans arrêt, ils ne pouvaient se rendre à dévoiler la vérité aux médecins.
    Prenant le premier train du matin, les deux plaisantins s'en allèrent à "Kronstadt". Le père Jean ne put les recevoir que le soir, mais lorsqu'on lui annonça les deux jeunes gens, il leur fit dire qu'il ne pouvait rien pour eux. M. et K. veillèrent toute la nuit devant la maisonnette grise et le matin, lorsqu'apparut le père Jean, ils se jetèrent à ses pieds et le supplièrent de les pardonner. Le bon pasteur releva les jeunes gens et leur dit d'aller à l'église. Après la liturgie il les conduisit devant l'icône de "Saint Nicolas le thaumaturge" où il leur donna une leçon pendant près de deux heures. Le vénérable pasteur commença par indiquer l'incorrection de leur geste, en leur faisant comprendre qu'ils n'avaient pas le droit de plaisanter leurs aînés, puis il passa à l'exposé de l'enseignement évangélique.
    - "Maintenant, prions," dit le père Jean, lorsque la leçon prit fin. La prière des jeunes gens n'avait sans doute jamais été aussi intense qu'en ce moment. "Allez en Dieu, et glorifiez-Le".
    Les jeunes gens avaient la sensation qu'une montage était tombée de leurs épaules. Ils éprouvaient maintenant une joie incompréhensible, leur âme jubilait, et toutes choses autour d'eux leur semblaient être inondées d'une lumière radieuse.
    Lorsque les amis arrivèrent le soir à la maison, c'est S. qui leur ouvrit la porte. "Vania, c'est bien toi?... tu es guéri?" - "Presque guéri, répondit S., la tête est encore lourde et je sens une lassitude générale"...
    Ils purent établir que c'est au moment même où à "Kronstadt" le père Jean priait avec les deux jeunes gens devant l'icône de "Saint Nicolas le thaumaturge" que S. réussit à faire ses premiers mouvements et que peu à peu il retrouva la faculté de mouvoir ses membres figés. Le premier membre à retrouver la vie fut la main droite, et son premier geste fut le signe de la croix.

Référence:
Dom Antoine Staerk de Buckfast (1902), Le P. Jean de Kronstadt, archiprêtre de l'église russe: I- Son ascétisme, sa morale : Ma vie en Jésus-Christ. - II - Sa doctrine dogmatique et son influence morale. Étude historique et critique.